Il était une fois

13112007

…, il y a pas très très longtemps et dans un pays pas très très lointain, une belle et grande demeure dans laquelle on consommait des tranches de l’art à la louche et aux frais de la princesse. Belles dames et beaux messieurs y virevoltaient en cadence, en se félicitant de la tournure des événements.

Une ou deux fois l’an, la grande et belle bâtisse entrouvrait ses portes à ceux qui payaient les frais de la princesse. Et, pour l’occasion, on pouvait venir de tous les coins du canton, à pied, à cheval et en voiture, et se culturiser populairement.

C’est ainsi qu’un beau jour on vit un de ces saltimbanques chantonnant à voix terne sur une musique médiocre et des mots simples repris en chœur par le populo. Heureux et flattés d’avoir pu s’insinuer en ces lieux, les gens d’en bas repartaient convaincus du bien utile de la culture avec un grand Q et de l’art avec un grand L, mais aussi bien conscients que toutes ces belleries n’étaient pas pour eux et qu’une fois de temps en temps, ça suffisait comme ça.

Et puis, le reste de l’année, la grande et belle maison gardait sa fonction première et s’entrecultivait entre gens de même culture. C’était en effet la manière la plus simple qu’on avait trouvée pour faire fonctionner ces lieux qu’on voulait consacrés aux grands arts, alors que ce n’était au fond que des lieux de conservation.

Et ces messieurs et dames dansaient en rond, musiquaient sur les mêmes partitions, cultivaient les mêmes chants. Les plus anciens conduisaient les plus récents aux séances d’initiation, les petits s’en revenaient avec des prix et des breloques et les vieux avec des souvenirs mouillés dans leurs polaroïds. La Culture majuscule et la Musique qu’on dit Grande s’écoulaient de partout, mais jamais n’importe où…

Un jour, dans cette ville irréelle, la presse locale d’information régionale annonça au bon peuple que le Grand Palais ouvrait ses portes, non pas à un de ces musiciens à petits moyens, mais à un de ces rigolos au nez rouge qu’on voyait dans les cirques… et, surtout, que « l’entrée était libre ». Renseignements pris, il s’avéra que l’entrée était en effet libre, au sens de « gratuit, donné, offert, pour rien », on apprit aussi qu’il n’était pas utile de réserver, il suffisait de venir.

C’est ainsi que, ce grand soir venu, le bon peuple en marche s’avança et envahit en toute sérénité le hall du lieu de Conservation. C’est là que, d’abord enchanté, il déchanta quand on lui chanta que l’entrée était libre…certes, mais pour une catégorie qu’on appelait « invités ». Il aurait fallu lire entre les lignes du grand quotidien et comprendre que les réservations étaient inutiles, seules les invitations importaient !

On le pria donc de se pousser de côté pour laisser passer les invités, on lui promit même de faire le maximum pour lui trouver peut-être un strapontin ou une marche. Rien n’y fit, l’homme au nez rouge était célèbre et les invités présents, ravis de l’aubaine…

Le bon peuple, « pousseux de bull’tins de vote et cracheux d’impôts », repartit résigné, ravi pourtant d’avoir pu apercevoir ce qu’il avait cru pouvoir voir. Et, s’éloignant dans la fraîcheur de la nuit, à peine en colère, il jeta un dernier regard vers la belle grande bâtisse toute en verre et lumière, ce château qu’il entretient à grands frais, à ses frais, aux frais de la princesse comme dans un compte défait… et dont on le jette.




avec Yves Treflez

16062011

Lc235 : Bonjour Yves. Au P’tit Crème, c’est quoi, ton rôle ?
Yves Treflez  = François et Jean disent que je suis les oreilles du P’tit Crème. Je suis donc l’ingé son du groupe sur scène. Ingé son est d’ailleurs un mot un peu fort, je devrais plutôt dire que je fais le son de façade. J’ai fait du son depuis longtemps. Le but de la première asso que j’avais créée avec deux amis, était la sonorisation du groupe que nous avions monté à l’époque et, de fil en aiguille, la sonorisation d’autres groupes et d’évènements variés. Il y eut aussi des milliers d’heures d’écoute de disques, d’analyse de ce qui en fait le son, de discussions passionnées avec d’autres musiciens, des dizaines de concerts. Le dernier point, c’est aussi d’avoir une image de ce que l’on souhaite entendre. Après il faut maîtriser le matériel. Et puis il faut des bons musiciens, bien sûr.
Le fil conducteur de tout ça reste bien sûr l’amour de la musique (je suis collectionneur de disques invétéré), des belles chansons à texte, François Béranger, Machin, Bashung… Mais aussi une envie de découvrir de nouvelles choses. Et le P’tit Crème, c’est avant tout une histoire d’amitié entre potes. 

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Lc235 = Couté, le P’tit Crème, Bernard Gainier, comment tu es venu à ces gens-là ?
YT = Pour Couté, c’est venu il y a très longtemps. J’étais à l’École Normale à Blois entre 83 et 86, on faisait des soirées musicales folkeuses. On écoutait parfois des 33 Tours. Entre Gabriel Valse et d’autres vinyles, il y a eu la « Chanson d’un gâs qu’a mal tourné » par Pierron et Meulien. Et j’ai recherché les accords sur la guitare… C’était la découverte du Gaston…
Je l’ai redécouvert bien des années plus tard avec le P’tit Crème. Avec eux, c’est une histoire de carrelage. Je bossais il y a quelques années avec Yann Le Goff (multi instrumentiste talentueux), nous partagions un amour immodéré pour les vieux blues du delta et la musique cajun. Un soir de 94 ou 95, il est venu avec François, bassiste du P’tit Crème, pour des grillades sous les tilleuls du jardin. On a joué quelques morceaux, négocié le carrelage du salon avec François et créé un groupe de musique cajun qui aura duré le temps d’un concert.
Ma participation au P’tit Crème est venue de cette soirée arrosée au rosé. Jean et François sont venus un jour me demander de tenir les manettes du son du P’tit Crème… C’était juste après la sortie de l’album « Les Électeurs ».

Lc235 : Quand as-tu découvert Bernard Gainier ?
YT = Bernard Gainier, je l’ai découvert par le biais du P’tit Crème, par le CD des Électeurs et sur scène. Petit à petit, comme on découvre les bonnes choses. Le plus drôle, c’est que j’ai habité dans la même rue que lui, sans le connaître. Je ne sais plus vraiment quand je l’ai entendu dire des textes pour la première fois ! Mais ce fut un choc, il y avait eu le disque de Pierron et Meulien et puis Bernard.
C’était comme autre chose. Étant breton d’origine, c’est comme le breton universitaire de la télé et le breton de tous les jours. Même si on ne le parle pas, on sait ceux qui parlent ou ceux qui ont appris à l’école. Bernard, il vit le patois. C’est pas un patois d’ailleurs, c’est sa langue de tous les jours ! Et de fil en aiguille, de descente de bureau en descente de bureau, on en arrive au CD.

RO = Tu peux préciser l’importance du « bureau » chez Bernard Gainier ?
YT = Le bureau, c’est là où tout se passe, où tout se décide, à trois mètres sous terre, c’est là que Bernard entrepose ses fûts pleins de son Gris Meunier. C’est le point de passage obligé. Et c’est là aussi que, dans la fraîcheur, Bernard nous donne à écouter des textes d’auteurs parfois presque connus que de lui seul, qu’il nous dit les Clochards de Dimey ou Chopin de Deret, avec toujours une anecdote ou une histoire au sujet du texte. C’est aussi là que s’est décidé l’enregistrement du CD, qu’il a donné son « non désaccord ».

Lc235 : Tu nous dis deux mots de son futur et premier album ?
YT = L’idée a germé au cours de l’enregistrement du dernier album du P’tit Crème, « Sur Le Pressoir ». C’est Terence Briand, qui a enregistré, mixé et mastérisé le CD, qui le premier a dit qu’il fallait l’enregistrer.
Et l’idée a fait son chemin, Bernard n’y était pas opposé. Nous, on était prêt à s’y investir. Bernard a fini par dire vraiment oui pour être enregistré et le 23 avril il a mis en boîte 15 textes, des Couté, des Dimey, Deret, Hallé, Boncoeur…
Il y a sans doute aussi l’envie de Bernard de laisser une trace, de laisser une empreinte : ce n’est pas une coïncidence si le projet du disque aboutit en même temps que le projet du documentaire filmé. D’un côté, il dit sa vie à travers une caméra, de l’autre, il la dit avec les mots des autres (mais à travers des textes qu’il a choisis, même si on a essayé de l’influencer, autant que faire se peut, avec un vieil anar comme lui).
Et comme il a besoin de temps pour mûrir sa réflexion, le projet du disque avance doucement. Depuis l’enregistrement, il a de nouvelles idées, de nouvelles envies, il a oublié des textes, de dire des mots qu’il n’a jamais dits ? Bernard a besoin de temps.

Lc235 : Qu’est-ce qui lui « parle » dans Couté, le patois beauceron ou le reste ?
YT = C’est difficile de parler à sa place, il ne se livre jamais complètement, il garde pour lui beaucoup de ce qu’il pense. Il livre sans livrer, à toi de te débrouiller avec ce que tu crois savoir de lui. Le film en cours de préparation évoque bien cet aspect de sa personnalité, et toutes ses contradictions.
Pour revenir à ce qui lui plait, c’est le tout, je crois, le patois qu’il dit être sa langue maternelle. Bernard étant aussi un homme énormément cultivé et passionné d’Histoire, je pense qu’il y trouve aussi des éléments historiques retranscrits poétiquement. Il y a bien sûr aussi son histoire familiale : un de ses oncles aurait entendu Couté dans les cabarets montmartrois et sa mère lui en avait parlé…
Mais ce sont surtout les idées de Couté dans lesquels il se reconnaît profondément, dans l’humanisme de Couté, son amour des petites gens (même s’il épinglait leurs travers avec virulence), mais aussi dans sa hargne envers les bourgeois, les petits et les grands chefs, de toute autorité empêchant de jouir de la vie.
C’est aussi dans l’humour de Couté qu’il retrouve une parenté, humour parfois au vitriol, sarcastique, grinçant, mais toujours présent. « Le déraillement », « La Julie Jolie » sont des textes où on retrouve une forme d’humour, noir sans doute, et surtout noir et rouge.
Je me souviens d’un concert à Villorceau, petit village de Beauce devant un public nombreux, mais plutôt âgé quoique familial, et sans doute accoutumé au patois. Ils n’avaient sans doute pas à faire un effort de compréhension intellectuelle pour comprendre les textes de Couté… Ils riaient franchement en entendant « Les Gourgandines » ! On était bien loin d’une « rive-gauchisation » intellectuelle de Couté.
Et le propre de Bernard, c’est de « dire tout simplement » Couté (dans son bureau, sur une scène, dans une fête de quartier, devant une caméra, à la table de sa cuisine, dans une ballade en barque sur les Mauves). En quelques mots simples, je dirai que Couté est en lui et qu’il est Couté. On va croire que je suis New Age, si je continue ! 

 Lc235 : Comment ça fonctionne un groupe comme le P’tit Crème ?
YT =
Tout d’abord Le Petit Crème est une asso loi 1901 créer il y a plus de quinze ans. L’association nous permet de vivre notre passion, d’acheter du matériel… Nous ne percevons aucune subvention directe, c’est un choix qui nous permet de ne rien devoir à qui que ce soit et de ne pas avoir besoin de faire de compromis (sion).
Comment ça fonctionne le Petit Crème, c’est de la démocratie directe, on prend les décisions en commun, du coup c’est parfois un peu long, mais c’est sans doute ce qui fait qu’il existe toujours.
Sur le site de Terence qui a travaillé sur le dernier album, on retrouve ce texte, que nous avons laissé volontairement en l’état : « Il faut qu’on se fasse une réunion pour le trouver. La démocratie participative ça prend du temps. » Je crois que ça résume assez bien l’état d’esprit.
Et pour les compositions, c’est la même chose, même si je suis un peu plus éloigné de cet aspect des choses. Un des « Crémeux » vient avec une idée de musique, un autre pense à un texte, et après c’est l’alchimie des deux et le boulot. Il y a aussi le fait d’être ensemble depuis 10 ans, chacun sait ce que chacun peut et aime faire. 

Lc235 : Tu nous as parlé de «chanson à texte ». C’est quoi ?
YT = La tuile, cette question ! La chanson à texte, c’est celle que j’aime. En fait, toutes les chansons sont à texte, c’est un pléonasme ce que j’ai dit. Du coup Michel Sardou et Philippe Clay rentrent dans la chanson à texte ! Ça, c’est pas bon comme idée.
Pour essayer de mieux définir, la chanson à texte, c’est la chanson qui fait appel au cœur et à l’esprit, c’est celle qui me provoque des petits frissons de plaisir (et parfois des très gros), celle qui aide parfois à réfléchir, celle aussi qui est musicalement plaisante, tout ça est bien sûr très personnel et très subjectif. Un critère important est que l’on peut réécouter plusieurs fois la chanson en question, qu’elle ne perd pas de sa valeur après quelques années.
Je suis issu d’un milieu puritain catho breton ! Mauvais début. Ma grand-mère, emplie de contradictions, nous traduisait « Try Martolod », popularisé par Stivell, une histoire de matelots qui vont voir les dames qui vendent leurs charmes, attrapent une maladie honteuse et dont on coupe les bijoux de famille pour les jeter au chien. Et toute la France écoutait la version propre à la radio. Elle avait fait partie dans sa jeunesse d’un orchestre de bal, y jouant du violon. Ma mère, gaulliste de droite – pléonasme-, était fan de Jean Ferrat. Allez comprendre. Elle a racheté les deux intégrales en CD ! Mon père, lui, ne jurait que par Brassens ! A la maison, il n’y avait en guise de musique que quelques standards de musique classique, l’intégrale de Brassens et de Ferrat, mais aussi deux ou trois Bobby Lapointe et un super 45 tours de Brel. C’est sans doute la base de ce que j’appelle des chansons à texte, des mélodies superbes et des textes qui rendent le monde beau (et parfois aident à mieux le comprendre).
C’est peut-être ça, la chanson à texte. La capacité à créer un univers ? Un univers musical qui « émotionne » (ça se dit ça : émotionner ?).




Mauro Serri, James Lee Burke et Bertrand Tavernier

16072010

Aillys-sur-Noye – Juillet 2010
Mauro Serri

En rentrant de la plage samedi dernier, après un bon bain de soleil qui empourpre la tronche plus que de coutume, nous traversons un gros bourg du riche pays picard, accostons sans encombres au ponton de la place du village, là où précisément un cowboy local s’évertue vainement à dompter les chevaux d’une moto en état d’ivresse.  Autour du cascadeur, un attroupement du style quinquagénaire en fin de cycle genre chanson française, mais en plus rock, certains même manifestant clairement des signes extérieurs de violence musicale, cheveux gris longs, futales en cuir et grosses ceintures à boucle de métal ! Bref, des gars louches… qui en fait ne sont pas venus applaudir les prouesses de l’homme à la moto, mais font la pause entre deux sets de blues, genre musical qui consiste à faire pleurer une guitare sous les coups répétés d’une basse et d’une batterie. Un peu comme de l’Anne Sylvestre, mais en plus poétique.

Le chef de bande, pas un footballeur pourtant, un certain Mauro Serri, bandit calabrais né en Sardaigne et élevé au grain franchouillard, raconte avoir préféré dès son enfance les champs de coton aux chansons à boire. Il paraît qu’il aurait trouvé au croisement des routes des potions qui lui auraient inoculé le virus du blues. Derrière lui, alignées prêtes à faire feu, quatre machines d’enfer qu’il empoigne selon son humeur, faisant sortir de leurs panses des sons à vous foutre la chair de poule, des plaintes à vous dézinguer les boyaux, des larmes à vous faire regretter d’avoir écouté autre chose avant ça ! En retrait, derrière ses gamelles, un gars de la même tribu, Enrico Mattioli, pas vraiment un gros bras, mais un frappeur de première, emporte l’attelage sous ses coups de bélier et ramène sur la bonne piste le troupeau emballé  avant que l’émotion dérape. Un peu plus loin, un grand mec, barbe et cheveux blonds à la général Custer, Marten Ingle, en apparence un calme british, ses paluches enlaçant sa machine aux sons lourds, il rythme en finesse, souplesse et légèreté le feu d’artifice des sons, parfois maltraite la bécane, la frappe et tente de lui arracher les cordes quand sa folie le déborde.

Un spectacle étonnant, trois gars qui se marrent, qui s’amusent sur scène, devant nous, presque comme si nous n’étions pas là, mais qui s’évertuent à nous faire décoller, à nous emmener loin dans leurs chansons d’amour de pauvres types, d’histoires de cocus et d’infidèles, dans leur musique en couleurs née sur les bords des rivières qui coulent de l’Ouest de l’Afrique au Sud des Etats-Unis. C’est vrai qu’en entendant ça, on oublie le reste, on écoute avec le bide, on se tortille l’émotif et on se vibre le palpitant sous les assauts des trois lascars. Les morceaux s’enchaînent, s’allongent, se fondent, ne font qu’un, jamais le même, mais toujours semblable, comme un poème déclinant à tous les temps une même émotion… Et ça ne s’arrêterait jamais s’il n’y avait pas les convenances, les voisins et ce qu’on appelle à tort le tapage nocturne,  alors qu’on devrait parler dans ce cas de réveil nocturne ! Eux n’ont pas envie de se poser, nous non plus. Et pourtant faut bien y aller !

Au revoir à tous ! On emporte un CD pour se rappeler plus tard qu’on y était tout en sachant qu’on n’y retrouvera pas l’unicité de ce moment-là, mais ça ravivera le souvenir, ça rendra plus vivant le plaisir qu’on a eu et plus dur le regret que ça ne soit plus. Après avoir vécu ça, on se demande si on pourra écouter encore autre chose… et surtout si on doit écouter autre chose.

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Moi, j’ai de la chance, car j’ai mes lectures du moment. James Lee Burke et ses Lousiana Stories,  des polars qui se passent là où le blues est né, où la misère a des couleurs de pétrole, où les noirs sont encore aujourd’hui plus nègres que blacks, au milieu des bayous, sous les pacaniers et la mousse espagnole. C’est tout bêtement les aventures d’un adjoint du shérif de la commune de New Iberia, bourg voisin de Baton Rouge, un ancien du Vietnam et ancien alcoolique, qui sous prétexte d’énigmes policières fait visiter son pays, présente ces gens, les beaux comme les moches, encore tout empêtrés dans leur passé… et, derrière tout ça, la flotte omniprésente, l’humidité, la moiteur d’un climat, la nature exubérante et le blues en bande sonore. On ne le voit pas, mais on le sent…

Bertrand Tavernier en a fait un film , « Dans la brume électrique », avec Tommy Lee Jones dans le rôle principal et Buddy Guy dans le rôle du guitareux noir qui traîne sa misère au croisement des routes ! J’ai lu le livre, vu le film ensuite. Le DVD est double avec, en bonus, un échange entre Bertrand Tavernier et Buddy Guy : en fait, le blues, c’est de la chanson qui parle aux tripes, avec des mots qui sont des notes déchirées et inversement.

Si vous avez l’occasion de voir passer Mauro Serri, arrêtez-le, si vous pouvez lire et/ou voir « Dans la brume électrique » de James Lee Burke et Bertrand Tavernier, faites-le.




avec Sylvain Hartwick

16092009

Lc235 : Bonjour Sylvain. Luthier ou guitariste chez Chtriky ?
Sylvain Hartwick : Les deux, mon capitaine !

Lc235 : Comment es-tu venu à la guitare et à sa fabrication ?
SH : J’ai découvert la guitare à 16/17ans grâce à un ami dont le père était guitariste, il nous a appris nos premiers accords. Je nous revois en train de jouer deux accords pendant des heures : on avait l’impression de faire quelque chose de magique… L’envie de construire des guitares m’est venue beaucoup plus tard, vers 23 ans…

Lc235 : Tu as appris comment l’une et l’autre ?
SH : Principalement en autodidacte pour les deux, mais en ce qui concerne la lutherie, j’ai eu la chance de bénéficier de conseils précieux de très bons luthiers.

Lc235 : Le projet de la lutherie est né comment ?
SH : J’ai pris conscience de la lutherie le jour ou je suis rentré dans un atelier pour faire réparer ma guitare, je devais avoir 19/20 ans. J’ai ressenti quelque chose de fort dans cet atelier, une sensation de bien-être mêlée d’une excitation étrange. Je ne savais pas quoi faire de ma vie et l’idée d’être au contact des musiciens, de réparer leurs guitares, d’en construire et, je l’avoue honteusement, de pouvoir en jouer 24h sur 24 m’a profondément séduit. J’ai donc appris à connaître le bois et les machines par le biais d’une formation en ébénisterie. En ce qui concerne la lutherie pure, comme je te l’ai dit, je me suis formé seul avec l’aide de bouquins spécialisés et autres traités de lutherie. J’ai aussi beaucoup  appris en regardant travailler le luthier Franck Cheval qui faisait l’entretien de ma guitare. Il m’a souvent conseillé,  m’a donné confiance et en 1999 j’ouvrais mon atelier.

Lc235 : Combien de temps pour fabriquer une guitare ?
SH : Ce n’est pas régulier étant donné que je construis uniquement du sur-mesure, cela peut aller de 10 jours à 4 mois en fonction de la complexité de la demande. Chaque création est différente, c’est toujours une sorte de monstre lorsqu’elle est terminée. Et à chaque fois j’y suis viscéralement attaché. Je n’en aime pas une plus qu’une autre.

Lc235 : Qu’apporte le luthier au guitariste et le guitariste au luthier ?
SH : Je crois que les deux fonctions apportent une exigence l’une à l’autre : mieux jouer pour faire sonner les guitares et toujours mieux construire pour pouvoir mieux jouer… A l’origine,  les guitaristes avaient besoin des luthiers pour pouvoir posséder un instrument et les luthiers besoin des guitaristes pour vivre de leurs créations… De l’atelier à la scène, ce sont des outils qui créent d’autres outils, donc oui, le lien est là.

Lc235 : Et à Chtriky, tu y es venu par quel chemin ?
SH : Je connaissais Ludo et Hervé depuis longtemps. Cela fait bientôt 20 ans que l’on est amis. On avait déjà fait pas mal de trucs ensemble (musique, théâtre… et franches rigolades). Alors quand Hervé nous a fait écouter ses premières chansons, le groupe s’est créé très naturellement.

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Lc235 : Ludo, c’est un peu l’élément régulateur de l’aventure, celui qui, un peu en retrait, met le train sur les rails.
SH : Ludo est quelqu’un de généreux, de rassurant, tant dans la vie que sur scène. On a joué ensemble dans plusieurs groupes, mais c’est avant tout un ami et ça, sur un plateau, ça vaut de l’or.

Lc235 : Hervé, c’est lui qui écrit les chansons : est-ce qu’il vous surprend avec ses histoires ?
SH : Les chansons d’Hervé me séduisent davantage qu’elles me surprennent. Il sait les partager. J’adore quand il se pointe en nous disant : « J’en ai fini une hier soir, je vous la chante ? … Bon allez ! J’ vous la chante. » Ce que je trouve magique dans une chanson, c’est lorsqu’elle nous apprend quelque chose sur nous-mêmes, suivant la manière dont on va l’appréhender et qu’elle devient un peu l’un des titres de la B.O. du film de notre vie.

Lc235 : Sur le dernier Chritky, tu accompagnes aussi de la voix. Tu as aussi envie de chanter ?
SH : Hervé aime beaucoup les choeurs, alors il nous demande souvent de faire des interventions par ci par là, je crois que je me suis pris au jeu à force. Mais de là à faire le chanteur, il faudrait d’abord demander l’avis de ma salle de bain !

Lc235 : Clarinette, guitare, percussions, c’est assez rare comme schéma de groupe.
SH : On voulait juste trouver d’autre couleurs que celles du premier album, avec peut-être aussi la peur de la redite. On travaille en ce moment sur le spectacle de ce deuxième album et on devrait se retrouver cinq sur scène (avec Laurent Chieze à la contrebasse et Anne Montagard à la clarinette) pour pouvoir jouer ces accompagnements. Mais la clarinette est aussi présente en trio, c’est Hervé qui la joue.

Lc235 : Sur Timoléon le jardinier, ta guitare fait la troisième voix, la voix off, celle qui souligne le côté vicelard de la chanson de Riffard :ça s’est passé comment ?
SH :Quand Hervé m’a chanté cette chanson, je ne connaissais pas l’originale. Je ne sais toujours pas pourquoi, mais la grille d’accords me faisait penser à du « Rita Mitsuko » et le côté décalé de l’univers de Riffard m’a conduit à jouer cette guitare moqueuse. Un peu comme dans les dessins animés de Tex Avery quand un petit diable vient se poser sur l’épaule des personnages pour commenter et se moquer de leurs actions.  

Lc235 : Tes références musicales, c’est Brassens ou Jimmy Page ?
SH : Mes influences viennent plus du rock que de la chanson, mais il y a tellement d’artistes qui me touchent qu’il me faudrait plusieurs pages pour tous les citer : ça va des Beatles à Zappa en passant par les Floyd, Higelin, Ferré, Bill Frisell, Tom Waits, Souchon, Al Di Meola, Anouar Brahem, Clapton, Steve Vai, Noir Désir, Paganini, Faivre… et des tonnes d’autres.

Lc235 : Hartwick, ça pourrait vouloir dire « mèche dure »… C’est un nom de scène et ton côté punk ?
SH : Oui ! C’est plus joli que « mèche de cerf », mais mon nom est je crois plutôt d’origine germanique, il me semble que ça veut dire « dur chemin » ou « dur combat » : Hartweg. Mais je n’en suis pas sûr, de toute façon depuis plusieurs générations on l’écrit Hartwick ou Hartvick. Mes amis me surnomment « Wick », ça me fait penser à une expression anglaise  » to have a wicked temper  » (avoir mauvais caractère) et ça me correspond parfois bien. C’est peut-être ça, mon côté punk. 

Lc235 : Luthier, c’est un métier plus « sérieux » que guitariste ?
SH : Les deux offrent des joies intenses et la recherche du bonheur. Et ça, c’est un travail sérieux ! Non ?

Lc235 : Si tu avais le choix de ne faire qu’un de ces deux métiers, lequel ferais-tu ?
SH : N’importe lequel en particulier et l’autre en cachette.




avec D. Rago

1062009

Lc 235 : Bonjour, D. Rago ! Pourquoi D. Rago ?
D. Rago : C’est pas évident de trouver un nom de scène, j’ai mélangé mes initiales (D et O) avec celles d’une personne que j’ai perdue il y a maintenant dix ans et ça a donné le jeu de mots que l’on peut comprendre.

Lc 235 : Tu es venu comment, par quoi, par qui à la chanson ?
D. Rago :
Tout petit, à l’âge de huit ou neuf ans, j’ai écouté Renaud, qui est devenu une idole par la suite pour beaucoup. J’ai disséqué ses textes sous toutes les coutures et j’ai commencé à écrire des poèmes aussi. Plus tard, j’ai quitté le coté fan (le bandana rouge, le blouson, les santiags) pour celui de l’admiration. Et c’est naturellement que j’ai écouté d’autres artistes, Caradec, Servat, Dylan, Brassens…
Jamais je n’aurais pensé me produire un jour, même dans un bar. C’était pour moi pas réalisable, puisque trop timide pour ça, ce qui explique que j’ai commencé a chanter devant des gens sur le tard… J’ai pris quelques cours de guitare et mon prof de l’époque m’a dit qu’un patron de bar de Saint Quentin cherchait quelqu’un pour chanter du Renaud. J’y suis allé malgré un trac qui ne m’a jamais quitté, j’ai placé un peu de mes textes aussi. Et, à la fin des deux sets, j
‘étais très content et surpris aussi de l’exploit que je venais d’accomplir, celui de chanter devant un public ! J’ai réitéré l’opération avant de ne chanter que mes chansons.

Lc 235 : Et la guitare ?
D. Rago :
La guitare, je ne connais que quelques accords, je ne suis pas guitariste. Mais elle me sert bien quand même quand je me produis seul surtout. Je suis un gratouilleux, tout au plus, rien à voir avec le gars qui m’accompagne sur scène, Éric Legrand, leader du groupe manouche, Manaswing

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Lc 235 : Comment tu les composes, tes chansons ?
D. Rago :
Je suis soudeur de métier, je travaille sur les chantiers et, pour m’évader un peu de tout ça, j’ai écrit la plupart des chansons qu’il y a sur mon album dans ma cagoule de soudeur. Dès que j’avais le sujet, j’étais « parti », je notais, sur des feuilles de plan, des bouts de carton, les vers qui me venaient…
J’écris aussi chez moi, bien au calme, je prends mon temps quand je fais une chanson, ça peut être plusieurs jours, voire des semaines, sans bien sûr y penser tout le temps. Mais quand rien ne vient, je préfère y revenir plus tard plutôt que de vouloir absolument écrire. Si tu es pendant quatre heures devant une page et que le mot n’arrive pas, c’est pas grave, on verra la prochaine fois, mais par contre le texte sera fini un jour, je suis très têtu, mais il faut que je sois content de la bête à la
fin.

Lc 235 : La matière de tes chansons, tu vas la chercher où ?
D. Rago : Comme je l’ai dit plus haut, l’écoute de Renaud quand j’étais plus petit m’a fait découvrir Béranger aussi. Alors, avec Brassens, tout a été exploré en matière de sujets. J’ai appris la vie grâce aux chansons, l’écologie, les ségrégations qu’elles soient raciales ou sociales, la religion, l’humour, parler de cul sans être vulgaire. Tout ça, ce sont des thèmes qui te viennent presque naturellement, quand tu t’y intéresses bien sûr. Sinon, on se barre vite dans la démagogie. Il y a plein d’autres sujets, il suffit de regarder, de sentir… Par exemple, je viens de terminer une chanson qui parle d’un trottoir, je trouvais qu’il y avait beaucoup de choses à dire là-dessus…
Et aussi je suis quelqu’un de très sensible, la moindre petite griffe me cause parfois des plaies profondes qui ne se cicatrisent pas toujours, c’est pas franchement facile parfois, il parait que ça aide pour écrire, je demande à voir.

Lc 235 : Tu en as écrit beaucoup ?
D. Rago : J’ai une bonne quarantaine d’écrits, dont les deux tiers mis en chanson. Est-ce qu’ils le deviendront tous ? Je sais pas encore, ce qui est sûr, c’est qu’écrire des textes, je pense que je le ferai toujours, à mon rythme. Je voudrais aussi écrire pour d’autres artistes, faire un « travail » d’auteur me plairait beaucoup. J’écris déjà pour mon ami Névil, j’espère que son album sortira bientôt, il le mérite

Lc 235 : Tu crois qu’une chanson peut changer quelque chose ?
D. Rago : Elle me plait bien, cette question. Je vais encore citer les artistes que j’ai déjà cités tout à l’heure. En priorité Renaud. Pourquoi lui ? Je pense que les chansons de Renaud ont eu un impact énorme et ce sur plusieurs générations. Il y a d’abord eu la période de 75 à 82 où le public était là, mais rien à voir avec la suite. Quand la chanson « Dès que le vent soufflera » est arrivée sur les radios à l’époque, ça a fait un coup de tonnerre dans toute la France. Il y a eu un impact énorme dans les lycées, Renaud a rempli toutes les salles de France et des pays francophones, où toutes les classes se confondaient, même des gens de « l’autre coté », on voyait partout des jeunes avec bandanas, etc. Et donc beaucoup de gens se sont intéressés de très près aux chansons de Renaud et sont revenus en amont sur les albums qu’ils ne connaissaient pas et sur l’engagement politique qui allait avec.
Je crois très sincèrement que beaucoup de ses textes sont non seulement « responsables » de beaucoup de formations musicales, mais sont aussi à l’origine des engagements politiques de beaucoup de monde, aujourd’hui, écolos, anars…
Des exemples comme ça, on n’en a pas des centaines. Plus loin il y avait Dylan et sa protest song, John Lennon et son « Give peace a chance », « Le gorille » qui a jeté un pavé dans la mare des puritains et bien sûr François Béranger qui a fait de ses chansons un désherbant efficace et encore actif pour notre belle prairie. Alors oui, je pense qu’une chanson peut changer quelque chose, sans que l’auteur ne se prenne pour un porte drapeau en pensant : « Tous derrière moi, c’est moi qui sais ».

Lc 235 : Tu peux nous dire deux mots des musiciens avec qui tu joues ?
D. Rago : Ah oui ! Et avec grand plaisir ! J’ai failli tout arrêter il y a trois ans pour diverses raisons, je jouais seul à l’époque. Et puis je me suis dit que si je ne faisais pas cet album je le regretterais sûrement un jour. J’ai demandé à un ami bassiste, Christian, qui fait du rock depuis longtemps déjà, s’il voulait faire partie de l’aventure. Il a accepté de suite, on a commencé à bosser, il a été très patient, car j’avais des problèmes de rythme à l’époque. Ensuite est venu se greffer Éric à la guitare, Éric était une vieille connaissance. Je lui ai demandé s’il voulait bien mettre son talent (car il en a beaucoup) au service de l’album et il a dit oui également. Et plus tard il m’a présenté Freddy à la batterie et Sonia Rékis à l’accordéon. La particularité du truc, c’est que l’on a tous des formations différentes et enregistré un album : Christian le bassiste sous le nom de Christian Névil, c’est du rock, Éric Legrand à la guitare, swing manouche, sous Manaswing, Freddy à la batterie, chanson française, sous le nom de Mémo (avec de très beaux textes) et Sonia Rékis qui joue avec beaucoup de monde, entre autres avec les deux que je viens de citer. J’ai de la chance, car ce sont des musiciens très très talentueux.

Lc 235 : Et cet album « Mi-clos », tu penses que tu as eu raison de le faire ? Quels sont les retombées et tes projets ?
D. Rago : Si je ne l’avais pas fait, je l’aurais regretté. Je ne suis pas allé a l’école très longtemps, à 15 ans c’était plié pour moi, avec des remords maintenant, mais ça, c’est une autre histoire… Faire ce CD était la meilleure façon de faire découvrir mes textes. Je m’en fais, c’est vrai, une certaine fierté, même si je pense, sans fausse modestie, que tout le monde est capable d’écrire une chanson. Et, en plus, ça m’a fait travailler avec des musiciens, chose qui n’était même pas concevable avant ça. J‘essaie de les avoir à chaque fois qu’une date se présente, donc pas de regret de ce coté-là.
Les retombées, il y a quelques dates qui se profilent, pas de gros événements, mais quelques trucs sympa comme DidouDa à Arras en novembre, la Manufacture à Saint-Quentin. J’en suis très content pour deux raisons : la première, c’est qu’il n’y a pas de « copinage » et la deuxième, c’est que je vais pouvoir faire des chansons que je fais rarement, puisque c’est le genre de salles où les gens écoutent comme chez vous, contrairement à des bars où c’est parfois très difficile de capter les gens quand il y en a…

Les retours ne sont pas négatifs, mais il y a aussi des gens qui n’accrochent pas, je suis conscient que mes chansons ne peuvent pas plaire à tous, bien sûr. Mais, en général, ça va.
Mes projets ? Je n’ai pas de plan de « carrière », j’envoie les CD pour démarcher avec mon argent, je suis totalement dépendant des gens qui programment. Sinon, ce que j’espère, c’est faire des petites salles, comme celles que je viens de citer et j’espère aussi que le deuxième album sortira pour fin 2010 ou 2011…

Lc 235 : Comment tu as financé l’album ?
D. Rago : J’ai tout payé de mes propres deniers : les musiciens, le studio, le graphiste (Amin Toulors qui est aussi un excellent photographe), le pressage, etc. Ça, c’est pour ne pas avoir à dire merci, ni à faire des courbettes à des gens qui ont un sérieux problème avec l’équité.

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Lc 235 : Ton Grand-Père, c’est une star ?
D. Rago : Il n’aurait pas eu besoin de la chanson que j’ai faite sur lui pour ça. C’était quelqu’un de pas commun, mon grand-père avait un humour à décaper des bateaux. Il aimait s’amuser de lettres « anonymes » qu’il envoyait aux politiques du coin avec des montages de photos, tout le monde savait que c’était lui, personne ne bronchait, les maires, adjoints, conseillers généraux. De toute façon, j’ai pas le souvenir qu’un flic ait pu rentrer chez lui un jour. Ou il surgissait déguisé en fantôme au coin d’une rue l’hiver quand les femmes de l’usine de laine finissaient à 22h. Il avait aussi d’autres cotés moins marrants, mais que je vais taire… Il était très respecté, aussi il n’avait pas vraiment décroché de cette guerre, et lui, c’était pas du cinoche, il parlait souvent de reprendre le maquis et ce jusqu’à la fin de sa vie.

Lc 235 : Quand tu chantes cette chanson dans la salle du village, c’est le silence complet. Tu expliques ça comment ? Le beauté de la chanson ou le personnage ou les deux ?
 D. Rago : La beauté de la chanson ? Merci, j’ai toujours besoin de compliments ! Mon grand père était quelqu’un de très respecté ici, mais je pense que si cette chanson a un impact émotionnel dans le val d’Origny (qui regroupe les trois villages autour du mien), c’est que je parle de la cimenterie qui fumait encore il y a une quinzaine d’années. Et cette image de la musette dans le dos des ouvriers sur leur vélo qui partaient vers leur labeur, tout le monde ici s’en souvient. Beaucoup ont un proche qui a travaillé dans cette cimenterie et le souvenir de la lutte de ces habitants aux coté de ces hommes qui ont bataillé jusqu’au bout pour essayer de sauver leur usine revient peut-être leur rappeler dans quel monde injuste on peut vivre.

Lc 235 : Et l’Eric de la chanson ?
D. Rago :
Éric, c’est un ami, on se voit pas souvent, mais on est contents quand ça arrive. Et c’est souvent avec quelques verres. Je l’ai connu il y a une vingtaine d’années, dans les concerts et une boîte unique qu’il y avait pas loin de chez nous, unique où ils passaient aussi bien du Brel, Thiéfaine, du punk, du rock… Jamais de bagarre, c’était Woodstock, je vous dis. Et donc, quand il a vu Jeanne Cherhal pour la première fois, il a été sur le cul, il a même été la voir six ou huit fois après ça. Il est aussi adepte du naturisme. Et j’ai trouvé ça sympa de faire une chanson là-dessus, je crois que c’est l’une des personnes les plus gentilles que j’ai pu rencontrer.

Lc 235 : Les commères du marché viennent à tes concerts ?
D. Rago : Oui, quand je chante par chez moi, il y en a qui viennent et se reconnaissent. Et elles en rigolent, heureusement. Je n’ai pas inventé grand chose dans la chanson, il n’y avait qu’à prendre, mais je pense que des commères il y en a partout, quoique… chez nous c’est quand même quelque chose.

Lc 235 : La vie dans le nord, elle est plus dure qu’avant ?
D. Rago : Je pense qu’il n’y a pas que dans la province du nord. Les usines ferment un peu partout, chez nous la cimenterie, ailleurs les pneus. J’ai bossé dans beaucoup de ces usines, aussi dans le secteur chimique, raffinerie et j’ai toujours vu des ouvriers qui se donnaient dans leur gagne pain, tout ça pour quoi ? Juste pour avoir de quoi payer le loyer, un crédit de bagnole et, si tout allait bien, si on faisait attention onze mois, on pouvait se payer le luxe de partir en vacances tout en calculant encore et encore les dépenses. Je suis pas d’accord avec un couple qui bossait chez les Contis, qui disait qu’il gagnait bien dans leur usine, même s’il parlait de salaire qui pouvait monter jusqu’à des 4000 € pour les deux. A quel prix ? Rester dans ces usines où l’on dépend du travail une bonne dizaine d’heures, travail pénible, ça pue, c’est pas assez. Il y a bien longtemps que les usines devraient être gérées par les ouvriers eux-mêmes, où ils partageraient aussi bien les bénefs que le reste et c’est valable dans tous les secteurs, je pense.

 Lc 235 : Et l’avenir pour les hommes, tu le vois comment ?
D. Rago : Je ne sais pas ce que sera demain. Je vais pas faire comme ces économistes aux salaires exorbitants qui nous dévoilent leur science où on ne comprend qu’un mot sur soixante-quatre, tout ça pour nous faire des pronostics sur ce que sera le monde. Et en nous disant qu’il faut faire confiance à untel et untel, tout ça c’est de la branl…
Moi, de mon bleu de travail, tout ce que je peux dire c’est que là nous avons tous les ingrédients pour qu’une grève générale arrive, la misère est là plus que jamais. Arrêtons tout, nous n’avons rien à perdre, bien au contraire…

Lc 235 : Tu penses que les gens sont prêts à risquer le peu qu’ils ont pour une lutte incertaine ?
D. Rago : Beaucoup d’ouvriers qui se croient bien lotis parce qu’ils ont un travail et un revenu – et il y en a qui n’en ont rien à foutre des autres – beaucoup sont encore à penser que les RMIstes et les chômeurs sont des fainéants, que si ça va pas, c’est a cause des noirs et des arabes. Tu vas croire que je schématise, mais, comme je te le disais, je fais du déplacement, j’interviens dans beaucoup d’usines et c’est souvent le même discours, ça s’atténue un peu, c’est vrai. Mais des 6 millions de personnes qui ont voté pour Le Pen en 2002 et du triple pour Nicolas 1er en 2007, faut pas oublier qu’ils sont la plupart dans des bleus de travail. Pour eux, la lutte, ils s’en tapent le coquillard, tant qu’ils ne se sentent pas concernés. J’espère que tout ce qui se passe en ce moment, les fermetures, les stock-options, les parachutes dorés, ça va faire réfléchir tous ces gens-là plus loin que leurs télécommandes.
Et si tout ce beau monde commence à réfléchir, alors on peut entrevoir l’espoir d’arrêter tout pacifiquement et de reprendre les rênes. Et là, les gens n’auront plus de questions à se poser pour leur biens. Mais là, sur le coup, je ne vois pas les gens qui ont un « p’tit patrimoine » épauler les autres, c’est pas gagné. D’autant plus que cette semaine je me suis pris la tête avec un chef d’équipe, pourtant ouvrier lui aussi, qui m’a reproché d’être allé boire un verre d’eau, je
suis parti du chantier en lui disant tout le bien que je pensais de lui. C’est pour ça aussi que je fais de l’intérim, je peux partir quand je veux et je crois que ça m’a évité beaucoup d’ennuis. Lutte incertaine ? N’en déplaise à certains « lutteurs », je pense pas que c’est en lançant des pavés sur des gens armés jusqu’aux dents qu’une révolte peut aboutir. La plupart des gens ont peur de ces gardes du corps de l’état qui seront aussi aidés par les militaires en cas de conflits plus graves. Et cette peur serait responsable de l’échec d’une révolte.
Je pense qu’il faut tout arrêter, faire des sit-in pacifiques devant les usines, les écoles, les gares, les dépôts pétroliers… On arrête tout et on recommence, c’est pour moi une lutte a l’issue certaine.

Lc235 : Et on peut te retrouver sur le net à l ‘adresse suivante http://d.rago.free.fr

 




avec François Corbier

1062009

Lc235 : Bonjour, François. Tes maîtres, c’est qui : Dylan, Brassens, La Fontaine ou un autre ?
François Corbier : J’ai poussé avec Brassens à la radio, La Fontaine à l’école et Dylan à l’âge des révoltes (tardives) A n’en pas douter c’est Brassens et Dylan qui me servent encore de point de mire, d’ailleurs je n’aime pas la voix de La Fontaine. 

Lc235 : Tu te considères comme un chanteur à texte ou un chansonnier à musique ?
FC : Toutes les chansons ont un texte. Plus ou moins intéressant, mais toutes en ont un, ou alors ce n’est pas de la chanson, mais de la musique. La chanson ne peut se passer du texte, alors que la musique le fait aisément. Je me sens certainement chansonnier. J’ai d’ailleurs travaillé plusieurs années au Caveau de la République et en cabaret « rive gauche », où le texte est considéré comme l’élément principal de la chanson. Ce qui est à mon sens une petite erreur, car sans musique… ben, y a pas de chanson 
! Pas simple tout ça.

Lc235 : Tu te sens « chanteur engagé » ?
FC : Je ne me sens pas un chanteur engagé, mais j’ai souvent l’impression que mes camarades sont des chanteurs dégagés. Nous sommes dans une période étrange, où on dit si peu de choses que lorsqu’un chanteur raconte un peu le monde comme il le perçoit, on voit immédiatement en lui un chanteur à textes, un chanteur engagé. Je n’ai pas d’autre message à délivrer que celui de tenter de distraire le public sans le distraire de son existence… Il me semble que la chanson est un bon moyen de raconter des histoires. Je me souviens d’un chansonnier, Robert Gamelin, qui m’avait raconté qu’à la grande époque des chansonniers, lorsque les politiciens venaient écouter leurs chansons, les réalisateurs de cinéma venaient aussi et ceux-ci disaient parfois aux chansonniers : « Avec une de vos chansons, il y a matière à faire un film » . J’aime bien cette idée d’une chanson qui expose un sujet, le développe et le conclut.

Lc235 : Le monde est-il aussi désespérant que tu le décris et es-tu aussi  désespéré que tu le chantes ?
FC : Oui. Sans cesse je lis, je vois, j’entends des choses qui me foutent la gerbe ! Si j’étais un violent, je rentrerais dans le tas. Par chance, taillé comme je suis… Bref ! La seule manière de m’en sortir, c’est de rire ou de sourire de cette fange. Je ne vois pas d’autres échappatoires. Dire. Témoigner. Raconter. Et rire pour ne pas pleurer.

Lc235 : Éprouves-tu le besoin d’avoir des choses à dire ?
FC : J’ai eu, il y a quelques années, une longue période de doute. Alors j’ai vidé ma cave, puis j’ai repris ma guitare. J’ignorais totalement  ce que j’allais faire avec elle, mais comme elle avait été à l’origine de mon existence de saltimbanque, je me suis dit qu’elle me serait certainement utile. Puis je me suis mis à casser des murs de pierres pour agrandir mon logement. Et plus je frappais la caillasse, plus des idées germaient. Alors entre deux coups de masse, j’allais chercher un stylo et j’écrivais ce qui me passait par la tête. C’est à cette époque qu’est née cette chanson sur l’Erika. Il est évident qu’elle découle totalement de la version de Graeme Allwright de la chanson de Bob Dylan « Who Killed Davey Moore ». En brisant mes murs, j’ai fait comme le faisaient les bluesmen et les folkeux, j’ai repris la mélodie qui me trottait dans le crâne et j’y ai mis un nouveau texte en faisant  évoluer les harmonies. Au bout du compte la chanson me ressemble. Satirique et humoristique sur un sujet grave et douloureux. J’aime bien dire des choses. Il me semble que lorsqu’on a la chance de pouvoir se servir d’un microphone et d’avoir un public, il n’est pas inutile de donner ses sentiments. Je veux me souvenir de la phrase de Jean Ferrat : « Je twisterais les mots s’il fallait les twister pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez »… Ma  démarche est bien celle-là. Dire des choses, mais, ma nature étant plutôt humoristique, je m’applique à le faire en cherchant le rire, ou le « sous rire ». Je présume que si j’avais eu la chance d’avoir une jolie voix, je n’aurais sans doute pas mis autant d’humour dans mes chansons…

Lc235 : Qu’est-ce qui t’a fait chanter et qu’est-ce qui te fait chanter encore aujourd’hui ?
FC : Le bonheur de rencontrer des personnes dont j’ignore tout et qui ont la gentillesse de me laisser croire que je leur fais du bien avec mes petites sérénades.

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Lc235 : Tu t’imagines allant de concert en concert, ta guitare en bandoulière, le pouce levé le long des routes ?
FC : Lorsque je faisais du cabaret, souvent je terminais le programme des établissement qui m’avaient engagé et, comme je n’avais pas mon permis de conduire, lorsque le public me demandait d’en chanter une autre et encore une autre, j’acceptais en disant (chantage) : « Je veux bien, mais il faudra que quelqu’un me raccompagne chez moi !  » Et ça marchait. Il y avait souvent un type qui se dévouait pour traverser Paris et me ramener chez moi avant de repartir chez lui, souvent de l’autre côté. C’était une forme de stop…

Lc235 : Le blues ?
FC : J’ai découvert le blues avec Mississipi John Hurt, Charley Paton, Robert Johnson et quelques autres, mais je ne savais pas que mes chansons entraient pour une part dans cette manière de faire. Il m’a fallu bien des années pour le comprendre et l’admettre. J’aime toujours le blues, surtout lorsqu’il n’y a qu’une voix et une guitare. Eric Bibb par exemple pour citer un moderne. 

Lc235 : Tu as écrit quelques chansons qui semblent sorties du folklore, c’est ton truc ?
FC : Je présume que si j’en écris c’est que j’ai aimé ce genre de chanson folklorique où le public répète ce que dit le chanteur et que j’aime encore ça… Brassens l’a fait avec le « Roi des cons », Béart faisait chanter le public. On retrouve ça aussi chez Bruant. Pourtant aucun des trois ne  sont des folkeux. Le blues pionnier se fait par la répétition du premier vers. Dans l’album « Toi, ma Guitare et Moi » il y a  aussi une chanson de ce type « Les Épinards », qui tout en riant et en  faisant chanter le public sur des notes faciles traite tout de même des commandos anti-avortement. Et, dans « Belette », les enfants se font  violer au commissariat. Comme dans la vrai vie…

Lc235 : La vieillesse, la mort, le temps qui passe ?
FC : Je prends mes cachets tous les jours. Je n’ai pas encore de canne, mais je sais que ça viendra… Je perds la vue. Je n’ai déjà plus mes dents, mes cheveux ont quitté le front. Il y a peu de chance qu’on fasse appel à moi pour faire des médailles aux Jeux Olympiques. Je crois que le Général avait raison : « La vieillesse est un naufrage » ! M’en fous ! Je veux continuer à rire et à regarder ce monde lamentable en hurlant de joie ! Vive les vieux !

Lc235 : Et Dieu dans tout ça ?
FC : Dieu en tant qu’idée philosophique ce n’est pas plus con qu’autre chose, mais ce qui est terrible, ce sont toutes ces personnes qui sont persuadées de parler en direct avec le Seigneur et qui nous infligent leurs salades ! Tant que c’est pour nous obliger à manger du poisson ou nous expliquer qu’il n’est pas con de se laver les mains, passe, mais lorsqu’il s’agit d’envoyer des gamins en tuer d’autres pour leur apprendre les bonnes manières, il me semble, sous toutes réserves, qu’il y a abus… Alors Dieu, si on veut, mais ses prêtres, jamais ! Quels que soient les prêtres ! Zou ! Dehors !

Lc235 : « Presque parfait », c’est le petit dernier ? Comme se présente-t- il ?
FC : Il est circulaire dans un étui carré. La pochette est dessinée à la main et il y a 15 titres plus une redite. Soit 16 chansons folkeuses, jazzeuses manouches, bluesy. J’ai fait le maximum pour raconter au mieux des histoires tristes pour faire rire. Je sais qu’on ne rira pas de toutes, certaines même tirent un peu les larmes, mais je crois qu’il s’agit d’un bon disque destiné à ceux qui aiment les histoires, pour ceux qui aiment rire et pour ceux qui savent et aiment écouter des chansonnettes plus avec leurs oreilles qu’avec leurs pieds… Si ça se trouve, Chorus en parlera, même si « j’ai abruti des  générations d’enfants », va savoir…

Lc235 : Tu aimerais passer à la télé ?
Chanter une chanson ou deux dans une émission oui. Pourquoi pas ? Mon métier passe aussi par là. J’ai quitté volontairement la télé, parce que je ne m’y amusais plus, mais y retourner pour y faire une nouvelle fois l’animateur à temps complet, ce serait anéantir toute crédibilité vis à vis de ce que je fais aujourd’hui. J’ai mis plus de dix ans à remonter doucement la pente et je ne suis pas encore en haut du col, alors je pense que si je devais avoir la malencontreuse idée de recommencer à faire ce job, ce serait la fin du voyage.




avec Manu Markou

1032009

Lc235 : Le vert comme couleur dominante de l’album, c’est pour quoi ?
- Manu Markou : La pochette de l’album est passée par toutes les couleurs ! C’est Anne Lamorelle du site tetedechou.com qui l’a réalisée. Au départ c’était blanc, puis on a trouvé ça un peu trop blanc. Puis au fil du temps, Anne nous a proposé une pochette verte, militaire, un peu inspirée de « it’s wonderful », « la nostalgie camarade », ainsi qu’un dos de jaquette de la même couleur. Et au final on a mis le dos de la jaquette à l’avant… Ce n’était pas vraiment voulu le vert, c’est tombé comme ça, fruit du travail d’Anne et de ce que lui inspirait le disque.

Lc235 : Odile Closset & Manu Markou, c’est le nom d’un groupe, un duo ?
- MM : C’est un duo, mais ce sont aussi deux identités propres. Je pense que nous sommes trop vieux pour faire un « groupe », puis nous ne sommes que deux aussi, donc ça nous parait un peu difficile au fond. J’apporte les chansons et Odile me donne son opinion objective. C’est comme ça que j’en ai mis un paquet à la poubelle. Idem niveau arrangements.

Puis Odile est aussi la personne avec qui je vis et fatalement, c’est elle qui m’inspire. Finalement le fait que nous travaillons ensemble m’apporte aussi un sas de sécurité où je peux exprimer des sentiments que je ne chanterais jamais moi-même, peut-être par pudeur, mais qui passent très bien chantés par une femme. Nous nous connaissons depuis une douzaine d’années. Nous avions déjà à l’époque un projet de faire un album ensemble. Ce projet fut reporté pour x raisons et a abouti en 2005 avec notre premier album commun « Pompéi ou Babel ».

Sur scène Odile joue du violoncelle, du mélodica, des percussions et chante, tandis que je suis au piano et au chant. Le travail purement musical est alors plus partagé, mais surtout différent.

Lc235 : « Démantibulés », c’est né comment ?
- MM : Démantibulés » est un peu né du hasard. En général, pour écrire un album, il faut que ça aille vite. Donc je m’isole pendant 15 jours toutes les nuits pour écrire, composer. Puis à la fin de ce processus, nous nous sommes rendu compte avec Odile, au vu des titres qu’on gardait, que le fil conducteur était évident et qu’il fallait en faire un disque « concept ». J’ai alors écrit les petits bouts de texte que l’on trouve entre les chansons pour « cimenter » l’histoire.
Les parties parlées cimentent le tout pour faire un disque cohérent. Puis le fait d’avoir mis des textes, des poèmes entre les titres ont mis l’accent sur l’aspect « poétique » de l’album. Des textes comme « Parnassius Apollo » auraient été difficiles à mettre en musique. Autant donc en rester sur du texte parlé.

Lc235 : Et pourquoi le Parnassius Apollo ?
MM : D’abord car c’est un magnifique papillon et c’est le symbole de la « métamorphose » le plus frappant. Ensuite car cela fait référence au mouvement poétique « le parnasse » qui prônait que l’art n’avait pas besoin d’être utile ou vertueux, mais simplement beau. Enfin, c’est une référence au mont Parnasse d’Apollon et ses neuf muses.

Lc235 : Pourquoi deux reprises de Baudelaire ? Et pas Rimbaud ou Verlaine ?
- MM : Baudelaire, car je trouve qu’il exprime tout avec des mots simples. Il y a un clin d’œil à Rimbaud dans le titre « mon bateau ivre » (juste dans le titre évidemment). Verlaine, pourquoi pas, mais c’était Baudelaire qui collait le mieux à l’ambiance générale du disque.

Lc235 : Quand tu te lances dans ta quinzaine d’écriture de Démantibulés, tu sais déjà que tu auras un Gainsbourg et deux Baudelaire ?
- MM : Je sais qu’il y aura un Gainsbourg, car j’avais envie de faire une reprise de ce monsieur, je sais qu’il s’agira de « La nostalgie camarade », car j’ai eu l’accord des ayants droits (titre pris au hasard dans mon bouquin de partitions). Par contre, je ne savais pas vraiment ce qu’il viendrait faire au milieu d’un concept album et pourtant il y a trouvé toute sa place (ouf !!). Je ne savais pas par contre qu’il y aurait 2 Baudelaire.

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Lc235 : Le froid, l’effroi, ces termes reviennent souvent. Le froid, la glace, le miroir. Et la laideur ?
- MM :  « Je suis comme ça, je suis laid ». On en revient à Dorian Gray.
Quand on ne supporte plus de se regarder dans la glace, on fait en sorte de changer. Le titre « le miroir » est une invitation à regarder l’autre tel qu’il est à l’instant x, tel qu’il ne se supporte plus. Dorian Gray est un beau symbole qu’il me semblait opportun d’utiliser. Puis Oscar Wilde devait avoir sa place dans un album qui traite au final d’intégrité et de risques.

Lc235 : Tu peux préciser : « un album qui traite au final d’intégrité et de risques. »
- MM : Dans l’album, le « poète » est intègre et prend les risques pour l’être et en accepte les conséquences (folie de Wonderful, rejet des autres et de soi même dans le Miroir…). C’est un peu une dualité entre un être qui essaie d’être intègre et un autre qui ne sait pas trop. C’est un hommage aux poètes et à ceux qui ont tenté l’intégrité. D’où Oscar Wilde et aussi l’Albatros de Baudelaire.

Lc235 : Penses-tu qu’on rate le « message » si on reçoit autre chose que cet hommage aux poètes ?
- MM : Non, on ne rate rien, surtout que le « message » est plus vaste qu’un simple hommage aux poètes. D’ailleurs y a-t-il vraiment un message ? Y a surtout une façon de voir les choses, une vue de l’esprit. C’est revendicateur de rien. C’est une interrogation sur « comment trouver sa place ? ».
J’ai eu plein d’interprétations différentes de l’album, dont certaines auxquelles je n’avais pas pensé. Et finalement, ça se tenait et ça m’a permis aussi de réfléchir à ce que j’avais écrit sous l’impulsion.
Chacun prend comme il le ressent, comme il veut, en fonction de la corde qui lui est le plus sensible. Puis c’est tout de même un disque, donc en effet ça s’écoute avant tout.

Lc235 : Comment interprètes-tu le dernier vers de l’Albatros ?
- MM : Le poète n’est pas ce qu’il mérite d’être. Mais c’est se placer du côté du  poète de dire cela, évidemment. Le poète a ses convictions, est-ce de la lucidité, connaît-il la « vérité », toujours est-il qu’il en est convaincu. Ainsi posé le problème et pour éviter tout malentendu, on peut réfléchir. Le poète est inapte à la vie sociale. Il voit au-delà du prosaïsme. Il a la notion du beau, voire du sublime, sans pour autant forcément l’atteindre ou le palper.
« Ses ailes de géant l’empêchent de marcher », il suffit de s’imprimer cette image dans la tête pour voir à quel point ce symbole est sublime. Pour illustrer : pourquoi les enfants surdoués sont-il souvent en échec scolaire ? Pourquoi Van Gogh n’a-t-il vendu qu’un seul tableau de son vivant ? Et finalement, avoir des ailes de géants, n’est-ce pas un handicap même par rapport à soi-même ? N’est-ce pas une grande frustration de savoir ce qu’on préférerait peut-être ignorer ?

Lc235 : « Voguer sur vos mers » : c’est étonnant comment un jeu d’écriture débouche sur un message ?
- MM : C’est le message final. C’est juste avant l’Albatros, et justement ça explique le fait de refuser d’aller sur cette mer. Et le poème de Baudelaire illustre parfaitement cette chanson.

Lc235 : « L’ignorance est plus sage pour ceux qui ont raison » : c’est absurde ?
- MM : Alors je rectifie, ce sera plus simple : « L’ignorance est plus sage pour ceux qui croient avoir  raison ». Mais en disant ça, fatalement, je crois avoir raison, donc il vaudrait mieux que je sois ignorant. En effet c’est absurde.
Pour être plus clair, si on décide de ne jamais se remettre en question, tout va bien, mais il vaut mieux alors rester ignorant (pour ne pas être déçu).

Lc235 : D’où vous vient cette envie ou ce besoin de partir, cette idée du passage ? La mort vous hante ?
- MM : Il s’agit de s’évader de soi-même et de tuer ce qu’il y a en nous pour mieux renaître. En gros, se remettre en question constamment et tenter d’aller toujours plus loin.
Il s’agit aussi de s’échapper de ce qui nous entoure ou de n’en prendre que le meilleur. Pour donner un exemple concret, pour prendre le meilleur de la télévision, il suffit de l’éteindre.
Plus sérieusement, il y a un nivellement vers le bas et le médiocre dans pas mal de choses qui nous entourent, un abrutissement général, une « lobotomie collective » et ce sentiment de vouloir partir naît un peu de tout ça. L’idée de passage, c’est aussi cette idée d’essayer de voir plus loin et la mort c’est l’abandon de ce qui nous empêche d’avancer.

Lc235 : Vos influences musicales, à part Gainsbourg ?
- MM : Nous écoutons beaucoup Leonard Cohen, Pink Floyd, Led Zeppelin, Prince, U2, The Cure et bizarrement très peu de chansons françaises à part celles de Gainsbourg et Ferré .

Lc235 : Tu vous classes dans quel monde musical ?
- MM : Dans la chanson française, peut-être un peu dans la pop aussi. Mais c’est assez difficile en fait car comme en concert on propose des spectacles limite cabaret, on a du mal à se définir, puis est-ce vraiment important….

Lc235 : La chanson française, pour toi, c’est qui dans les artistes d’aujourd’hui ?
- MM : Il est vrai que je n’écoute pas beaucoup de chansons françaises… Je viens de découvrir Louis Ville, j’aime beaucoup. Je conseille aussi à tous l’album de « Sarapascal ». J’aime assez William Sheller aussi et j’aime bien Catherine Ringer.

Lc235 :  Odile sur la pochette est très chaplinesque, on la croirait sortie des Temps Modernes. A la fin du film, les deux héros s’en vont : ils « s’enfuient plutôt  que de s’en faire » comme des Démantibulés ?
MM :  Ils s’enfuient tout brinquebalant, mais entiers. C’est déjà pas si mal.

Lc235 : L’avenir des Démantibulés, tu le vois comment ?
- MM : Le cimetière ou le bonheur absolu.




Claude Ogiz

18122008

Claude Ogiz

Lc 235 : Tu sors un nouvel album en septembre prochain. Le précédent datait de quand ?

Claude Ogiz : Il date ! De 1980 ! Et il avait été long à naître. A cette époque je vivais en Dordogne. Je cherchais des musiciens pour faire ce disque. Hasard, un copain me dit avoir un beau-frère qui joue dans un groupe. Le groupe c’était «Week-end millionnaire», c’est à dire 4 musiciens qui faisaient plutôt du studio dans la région parisienne et qui avaient envie de faire autre chose. Jean-François Gauthier à la batterie, Jean-Pierre Pichot, basse, Lance Dixon, piano, sax et Michael Jones aux guitares. A la fin, pour des questions de dates et de disponibilités, Michel Valy a remplacé Pichot pour les séances de studio… Une belle aventure. Des répétitions en pleine nature, jusque tard dans la  nuit, avec pas mal de bouteilles et de rires. Et au final, un disque dont j’arrive à réécouter quelques plages sans déplaisir…

Lc 235 : T’es un peu un chanteur énervé malgré ta sagesse apparente. Qu’est-ce qui te met dans cet état aujourd’hui ?

C.O. : Énervé ! comme tu y vas… Écoeuré, plutôt, et vachement inquiet. Pour les jeunes qui viennent derrière nous. Les problèmes d’eau, d’énergie, d’espace, de surpopulation. Surpopulation qui sans doute est l’origine des autres problèmes…
Mais nous, on vit comme si de rien n’était, en repoussant toujours le bouchon un peu plus loin. Dans nos sociétés riches, globalement, à force de spolier le reste de la planète, on se permet une manière de vivre inconséquente, encouragée par tous les acteurs économiques, par les acteurs politiques asservis aux forces économiques, par les medias, qui doivent pour survivre caresser la pub et les politiques dans le sens du poil… Vivre tous les jours en cachant la merde au chat. En omettant de penser que cette richesse n’est pas partagée. Que tout le mécanisme fait remonter le flux
vers quelques larges poches qui ont donc intérêt à ce que ça continue le plus longtemps possible…
Et je ne sais pas m’exprimer autrement que par des textes que je peux écrire calmement, tranquillement, lentement même… trop émotif sans doute. Incapable de débattre calmement avec quelqu’un dont je sens l’incohérence ou la mauvaise foi, la connerie ou la rouerie.
Donc tu dois avoir raison, tout ça m’énerve, au fond ! Ceux qui m’énervent le plus, ce sont les politiques qui surfent sur le plus bas égoïsme humain. Qui flattent la bêtise pour mieux s’en servir, qui braquent les pauvres contre des plus pauvres, les désorientés contre les inquiets, les tordus contre les marioles, tous floués de leur dignité perdue.
Et je me dis que la démocratie, même si on
  n’a rien trouvé de mieux jusqu’ici, est une sacrée vacherie : il suffit que la moitié de la population arrive à se satisfaire de sa situation pour qu’elle ne songe plus qu’à se protéger en oubliant l’autre moitié, quitte à ce qu’elle soit dans la merde…
Et tout ce que ces politiques-là font, est de convaincre une moitié des citoyens qu’ils ont raison, qu’ils vivent bien. Qu’ils ont mérité leur position, eux, qu’ils ont fait les efforts nécessaires pour arriver à ce niveau de bonne vie et qu’il faudra forcer «les autres» à s’y mettre aussi…
Et je crois aussi que notre génération européenne est arrivée sur cette planète au meilleur moment, dans l’une des meilleures places. Une période qui n’a plus connu de guerres, avec un développement extraordinaire de tous les paramètres de vie : travail, nourriture, confort, éducation, transports… Sans doute un point culminant dans l’histoire.
Alors, la question que je me pose, en examinant le monde avec mes petites lunettes, c’est «ne reste-t-il pas que de la descente ?»

Lc 235 : Et la prison du village de ton enfance ?

C.O. : Quand j’était jeune, tous les citoyens de la ville de Vevey connaissaient la «Pension Bocion», (parce qu’un certain Bocion y fut geôlier de très nombreuses années). Un bâtiment du 16ème, je crois, doté d’une trentaine de cellules. On disait des jeunes qui filaient du mauvais coton qu’ils allaient finir «chez Bocion».
A cette époque, la prison fonctionnait encore en tant que telle. Elle était prison de district. Mais certains heureux jours, aucun prisonnier n’y était enfermé. Par
  manque de combattants… C’est à ces occasions-là que l’on hissait, sur le toit du bâtiment, un drapeau qui, je crois, à l’origine était blanc. Mais là, c’était le drapeau communal qui était levé. Je me souviens de l’avoir vu quelques fois en ce temps-là. On m’a dit que la tradition n’était pas perdue et que quelques communes de Suisse romande la pratiquent encore.
Mais cette prison vit en cet été 2008 une belle reconversion. Désaffectée, elle revivra avec l’arrivée d’une vingtaine d’artistes, de sociétés locales et d’associations. Parmi lesquelles l’Association des amis de la fraternité internationale des prisons, qui installera dans l’ancienne Pension Bocion son siège européen. On y trouvera également beaucoup d’artistes qui y récupéreront des ateliers de sculpture, de peinture, d’écriture, de céramique… Certains y auront leur bureau, d’autres y placeront leurs archives.
Une partie du conseil communal qui a géré cette transformation voulait en faire un hôtel. La municipalité a tenu bon et je suis content de cette réaffectation culturelle qui va favoriser le travail de quelques artistes locaux…

Lc 235 : Tes chansons, c’est un peu comme des reportages. Tu te sens proche du métier de journaliste ?

C.O. : Je ne sais pas. Je ne crois pas. Je ne me sens pas intéressé par la relation «objective» des événements. Ce qui devrait être le credo du journaliste. Moi, je penche plutôt pour la relation subjective. Passée par le crible de mon regard ou de mon écoute. Donc évidemment et naturellement… tendancieuse !
La réalité étant souvent plus incroyable que la fiction, il suffit de regarder autour de soi et de raconter ce qu’on voit. C’est souvent bien plus fort que ce qu’on se raconte dans son imaginaire. Et puis après, si on a quelque idée en tête, on colle les images de l’extérieur sur ces idées de l’intérieur et l’on essaie de fabriquer un truc cohérent qui exprime sa propre vision des événements. C’est là que se situe le boulot…
Le plus intéressant, c’est quand l’émotion apportée par un événement de l’actualité est si forte qu’un texte s’impose quasi d’un coup. Quitte à le retravailler ensuite pour le peaufiner et le polir, faire jouer les mots et les sons. Mais ça n’arrive pas forcément tous les matins où il pleut…

Chanson1

Lc 235 : Bruno Manser, c’est qui?

C.O. : Un activiste, un utopiste, un fou, un type bien. Comme il devrait y en avoir plus. Un bâlois qui a vécu dans les années 80 avec une peuplade de Bornéo nommée «Penans» aux confins de la Malaisie et de l’Indonésie. Il a vécu avec eux les difficultés que ces gens ont à sauvegarder leur milieu vital, agressés par les coupeurs de bois pour l’exportation en Occident ou au Japon.
Il a servi de relais entre ces peuples et notre société, afin de tenter d’alerter la population des pays riches par des actions médiatisées et des prises de position dans la presse de ces pays. On l’a vu un jour tricoter avec une conseillère fédérale, devant le palais du gouvernement à Berne…
Un personnage comme il en naît parfois, au coin d’une passion, qui le pousse jusqu’au bout de ses convictions. Une de ces personnes qui, parfois, arrivent à changer le monde. Ou qui y laissent leur peau. C’est sans doute ce qui lui est arrivé… J’ai eu l’occasion de le rencontrer lors d’une soirée organisée pour des journalistes et lors de laquelle il a une fois encore expliqué son action avec beaucoup de force et pas mal d’humour. Quelques mois plus tard, il disparaissait dans la jungle de Sarawak. Ne donnant plus de nouvelles. Une prime de 40 000 $ avait été proposée, quelques
temps auparavant pour sa capture. Ceci explique sans doute cela.

Lc 235 : Les mémés en 4 x 4 : qu’est-ce qu’elles t’ont fait ?  

C.O. : A moi ? Rien. Bien sûr. Mais elles sont l’image exacerbée d’une façon de vivre que je trouve quasi obscène. Il y a une catégorie de la population qui pense représenter les standards de notre société dans ce qu’elle a de plus normal. Mais je trouve que, au contraire, c’est détestable. Ces gens vivent de gros salaires, souvent doubles, dans des villas religieusement engazonnées et dépoussiérées, avec une (ou des) grosse(s) bagnole(s) et dont le seul but est de gagner le plus possible (quitte à écraser les collègues) pour s’acheter le plus d’objets et de services possible en éduquant, évidemment, leurs enfants à vivre comme eux… La société du «moi d’abord», de l’arrogance et de l’égoïsme.
La chanson est née d’avoir entendu une de ces mamans qui allait chercher ses gosses à l’école du village et qui se plaignait de devoir aller les chercher en voiture : il y a tellement d’autos de parents devant l’école lorsque les enfants sortent que c’est trop dangereux de les laisser rentrer seuls et à pied !

Lc 235 : « La petite mère du marché  du bourg», elle est où  ?

C.O. : Elle se cache. Elle n’a sans doute plus beaucoup de travail. Elle ne propose peut-être plus ses fleurs qui, maintenant, sont vendues dans les supermarchés… Les petits métiers sont en train de mourir. Tout est rationalisé, industrialisé, mécanisé. Excluant les gens qui ne sont pas capables de s’intégrer dans la danse rapide du carrousel.
Pour fabriquer des objets, des produits vendables, directement, comme le faisaient jadis les artisans, il faut aujourd’hui produire une originalité, à un niveau de qualité qui se résume à la situation de quelques artistes. Les artisans meurent parce que leur travail est séquestré par les machines des industries.
Ils fabriquaient des ustensiles usuels, des vêtements, de la vaisselle, de l’ameublement, des outils. Ils travaillaient des matières nobles : le bois, la pierre, le cuir ! Mais c’est fini. S’ils veulent s’en sortir, ils doivent fabriquer des objets exceptionnels, uniques, luxueux, qu’ils vendront aux cadres des entreprises qui ont récupéré le travail de leurs collègues moins doués, moins malins, moins efficaces.
Le problème, c’est qu’il y a nettement moins de chefs d’entreprises qui ont un intérêt pour acheter ces pièces que d’artisans qui cherchent à les vendre.

Petite mère

Lc 235 : « Tous ceux qui sont tombés » : tu espères les relever en chantant ?

C.O. : Je ne sais pas si j’espère encore vraiment quelque chose… J’ai plutôt l’impression d’être à peu près lucide. Et comme disait l’autre, quand t’es lucide, t’as de la peine à être optimiste…
Mais par contre j’ai de la peine à ne pas essayer de dire ce que
  je pense lorsque j’écris mes textes. Donc, écrire des chansons prétexte à musiquer ou à danser ne m’intéresse pas. Et même si on dit souvent que jamais une chanson n’a changé la face du monde, je pense que ça peut changer le regard d’une ou deux personnes, ça peut faire évoluer la réflexion de l’un ou l’autre. Et c’est déjà ça. Ça me suffit. Car je reste persuadé que la volonté farouche d’une personne peut faire dévier le cours des choses.
De plus, une chanson peut servir de ciment entre des gens qui combattent pour une cause qu’ils estiment juste, des gens qui le plus souvent n’ont pas d’autres moyens que leur voix et les mots qu’ils envoient à la face de leurs adversaires.
Si la prise de conscience peut se faire ou se renforcer à travers l’émotion apportée par un texte, une chanson ou le discours d’un homme, quel qu’il soit, pourquoi pas… Ce qui me manque encore et toujours un peu et qui est la force de quelques uns de mes petits camarades chanteurs est sans doute une écriture plus caustique ou plus humoristique afin de donner à mes spectacles une approche plus accessible. Mais je me soigne. Et je travaille à améliorer la présentation, l’enveloppe des chansons, tout ce qui fait le liant du spectacle…




Pascal Rinaldi

18092008

Pascal Rinaldi

Lc 235 : Pascal, tu seras notre premier invité Reims Oreille de la saison 2008-09, le 27 septembre au Théâtre de l’Albatros. La scène, pour toi, c’est important ? C’est comment et c’est avec qui et quoi ?

P.R. : Oui, la scène est très importante et fait partie de mon équilibre. Le travail d’écriture, de composition et d’arrangement étant très intérieur, voire autiste, j’ai besoin de la scène pour faire parler mon clown, révéler cette autre facette de moi, qui aime communiquer, partager.
Quelqu’un a dit que j’étais une luciole : discret le jour et complètement allumé la nuit. Je m’y retrouve assez. Et puis le plaisir d’être avec des musiciens, et qui me le rendent bien.
Les chansons sur disque sont souvent très arrangées, alors sur scène j’aime aller à l’essentiel en ne gardant que ce qui fait l’âme de la chanson. Une orchestration épurée, ma guitare, un accordéon, et maintenant un violoncelle. Auparavant j’ai joué longtemps avec un groupe plus nombreux, mais j’ai redécouvert le plaisir de la simplicité musicale sur scène, et surtout c’est plus facile pour se déplacer et s’exporter. Nous avons tourné pendant plus de deux ans avec Olivier Forel à l’accordéon, mais pour ce nouveau spectacle il y a la fraîcheur en plus d’une charmante violoncelliste, Sara Oswald. Que du bonheur.

Lc 235 : Tes influences musicales, tu les définis comment ?

P.R. : Ma culture musicale, au départ, a été le folk, la protest-song et la guitare employée dans ce genre de chansons (Dylan, Cohen, Joan Baez, Simon and Garfunkel). J’écoutais les disques de mon grand frère, donc une culture musicale plutôt anglo-saxonne.
La chanson française j’y suis venu plus tard par évidemment Brassens, Brel et surtout Ferré, et Dick Annegarn qui maniait la guitare et la langue française d’une manière tout à fait étonnante et novatrice. A vrai dire, j’écoute plus de musique étrangère et anglo-saxonne que de chanson française. Quand je veux me faire plaisir je me mets un bon Tom Waits ou du Björk… et Ferré. Actuellement j’aime bien beaucoup de choses en chanson française, mais il n’y a rien qui me transporte aux nues. J’ai découvert récemment Daphné qui me plait beaucoup.

Lc 235 : Tu commences ton dernier album par une reprise de Ferré. Pourquoi ?

P.R. : Pour moi « la mémoire et la mer » est une des plus belles, des plus mystérieuses et envoûtantes de la chanson française. Dès mon adolescence, lorsque j’écoutais cette chanson, et une grande partie du répertoire de Ferré, j’étais dans tous mes états, mes états de poésie, transporté par la luminosité magique et la fluidité des mots et des images de Ferré. Même sans tout comprendre à quoi il fait référence, mais simplement se laisser transporter, chavirer.
De plus, et c’est involontaire de ma part, beaucoup de mes chansons font référence à l’élément aquatique sous toutes ses formes. Cette chanson, la mémoire et la mer, m’a paru évidente à l’ouverture de mon album. Pourtant j’ai longtemps hésité avant de la reprendre, tant mon estime pour Léo Ferré est grande. Alors il fallait que j’y trouve une forme, une manière de faire qui ne trahisse pas et ait du sens pour moi. Je me suis fait un play-back sommaire que j’ai emporté avec moi en Bretagne sur un petit lecteur
MP3, et à l’aide d’un enregistreur portable j’ai enregistré ma voix le soir tombant, à la marée montante, les pieds dans l’eau à quelques kilomètres de l’endroit (l’île du Guesclin) où Léo Ferré a écrit cette chanson.

Lc 235 : Tout en étant toujours aussi musical, j’ai l’impression que tu joues plus avec les mots qu’avant ?

P.R. : J’ai toujours aimé les mots, leurs sens, leurs doubles sens, et surtout la force évocatrice qui se cache derrière et souvent de manière inconsciente. Je suis un intuitif et très peu analytique.
La plupart de mes chansons naissent d’un sentiment trouble qui surgit de mon magma intérieur. Et je laisse monter les mots comme ils viennent. Je les prends et les rejette quand ils n’ont pas la taille. De plus, souvent, ces mots-là ont déjà une musique à l’intérieur, je ne dissocie pas trop les mots et la musique. On dit, par boutade, que Beethoven était tellement sourd que toute sa vie il a cru qu’il faisait de la peinture. En écrivant des chansons j’ai l’impression de poser des couleurs pour en faire des images.

Lc 235 : Comme pour « des billes et des balles » ?

P.R. : C’est une chanson qui , sous une apparente légèreté, due justement au jeu des sonorités, au plaisir de jouer avec les mots, cache un sens assez grave finalement, voire désillusionné. C’est une forme de distanciation qui tranche avec une chanson comme « il faut qu’on s’touche » qui est carrément à fleur de peau, chirurgicale.

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 Lc 235 : Dans une chanson comme « la guerre de toi », c’est les mots ou le jeu avec les mots qui engendrent le propos ou l’inverse ?

P.R. : Là encore j’ai de la peine à dissocier les deux. Les mots sont venus comme un jeu pour souligner des circonstances particulières de ma vie. En fait je l’ai écrite d’abord au féminin et cette chanson m’était adressée. Je ne l’ai pas chantée avant longtemps car je l’avais proposée à Maurane qui n’a jamais pris le temps de l’écouter, en me disant qu’elle avait dans ses tiroirs plein de chansons de Goldman, de Cabrel en attente. Dommage car j’étais persuadé qu’elle lui irait très bien. Depuis d‘autres l’ont chantée, mais dans sa version masculine. Et j’ai fini par me la réapproprier.

Lc 235 : La chanson suisse, je trouve qu’elle se porte plutôt bien. Tu seras notre deuxième Suisse à Reims Oreille et on aura Sarclo en  mars 2009. Tu te situes où dans ce groupe ?

P.R. : Je suis d’une entre-génération (où il ne se passait pas grand-chose) entre Bühler, Auberson, Sarclo et les nouveaux venus ( K, Kissling, Romanens, Simon Gerber). Du coup je me suis senti un peu isolé et n’appartenant à aucune « bande », mais ça ne me dérange pas, même que j’aime ça « voyager en solitaire », bien que je sois très partageur et que je multiplie les expériences de groupe.

Lc 235 : « Vieillir, mourir, aimer », c’est ton trio infernal  ou paradisiaque ?

P.R. : Ni infernal, ni paradisiaque, mais totalement terrestre et humain. Plutôt que Liberté, Egalité, Fraternité (qui sont bien souvent bafoués), au fronton des mairies on ferait mieux d’écrire Aimer, Vieillir, Mourir, parce que finalement c’est ça qui est réellement démocratique et égal pour tous les Hommes.

Lc 235 : Et la mort, tu l’emmerdes… pour cacher ta peur ou ton amour ?

P.R. : Emmerder la mort, c’est la seule attitude raisonnable face à ce qui est inexorable. La mort nous entoure, fait partie de notre quotidien, fait disparaître nos proches et nos lointains. Elle nous déchire souvent, de plus en plus souvent. Alors essayer de ne pas en avoir peur est la plus grande sagesse qu’il nous faut acquérir. C’est écrit partout « fumer tue ». On le sait, et alors ? on continue, on joue avec et on lui fait un doigt d’honneur jusqu’au jour où… Le sexe et la mort sont intimement liés, nous obsèdent, mais c‘est ce qui nourrit le plus souvent mon inspiration.

Lc 235 : Les « 40èmes rugissants », c’est pour moi la chanson qui m’a fait découvrir Pascal Rinaldi. Elle est importante pour toi ?

P.R. : Oui, elle est importante dans le sens où c’est à partir de l’album (Le diable par la queue) sur lequel elle figure que j’ai sérieusement commencé à écrire et à explorer l’intime, jusqu’à en être parfois impudique. Est-ce dû à ce que l’on appelle la crise de la quarantaine ? Sûrement. Mais le plus étonnant, c’est à partir de là que j’ai senti un réel écho dans le public. En parlant de moi, de mon intérieur les gens s’y retrouvent souvent, alors que cela aurait pu paraître nombriliste. Je ne savais pas les gens aussi torturés que moi.

Lc 235 : Le toucher est un sens qui occupe une place importante dans tes chansons. Pourquoi « faut-il qu’on s’ touche » ?

P.R. : Cette chanson est très importante pour moi. Beaucoup y voient une connotation sexuelle. C’est vrai en partie, mais le propos principal est que durant notre vie on passe à côté de plein de choses à ne pas oser montrer son affection par pudeur ou par convention. Et quand les gens disparaissent, c’est déjà trop tard. Cette chanson a surgi comme une fulgurance alors que j’accompagnai mon père à l’hôpital pour une radiothérapie, peu de temps avant qu’il meure. Dans la voiture, en conduisant, je lui ai pris la main. Et c’est tout.

Lc 235 : As-tu toujours cet « inconsolable besoin de consolation » ?

P.R. : C’est important pour moi, je crois que c’est la source de la création. Il existe un paradis perdu dont on se souvient de manière subconsciente et qui fait un tapis de nostalgie. Je crois que l’acte créatif est en grande partie fait de ça, que ce soit la musique, la poésie, la peinture, la danse, la photographie et tout ce qui crée en nous des émotions. Les artistes sont les relais avec cet invisible qui nous habite.

Lc 235 : L’amour t’inspire souvent, mais tu as une façon assez personnelle d’aborder le sujet.

P.R. : C’est vrai que je n’ai pas, que je n’ai plus, beaucoup de chansons socialement « engagées » ou de chroniques de la vie quotidienne. Je laisse ça à d’autres qui savent mieux le faire. Mais ce n’est pas tant l’amour qui m’inspire, mais la relation avec l’autre et ce que ça soulève en moi. Et le désir, le désir permanent comme moteur pour vivre, avec ses exaltations, ses tensions et les problèmes qu’il soulève…

Lc 235 : Dans une de tes chansons, du dis : « Des lettres, pas de caractère » ?

P.R. : Un jeu de mot à la con, mais qui m’amusait. J’ai une formation de libraire et ai toujours été attiré par la littérature. On peut vivre sa vie par procuration à travers les livres. C’est ce qui m’a inspiré pour cette chanson.

Lc 235 : « Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire » ?

P.R. : J’ai ce désir de transparence, de vérités, mais je me rends compte que c’est compliqué à vivre, pour les autres, les proches surtout. ça déstabilise, désécurise de voir au milieu de moi ces sables mouvants, ces marécages où se bousculent désirs et sentiments. Alors au mensonge je préfère le silence et préconise le jardin secret où je distille mon absinthe, et je n’aime pas qu’on vienne y tailler mes roses. Pas facile n’est-ce pas ?

Lc 235 : Qu’est-ce qui t’a fait et te fait chanter ?

P.R. : C’est salutaire et égoïstement thérapeutique. Écrire et chanter, ça me maintient en équilibre. Si je n’avais pas la chanson pour exprimer mes doutes et mes troubles, j’aurais certainement bousillé ma vie ou serais un excellent client des psys de toutes sortes. Mais j’ai la chance de pouvoir le faire, et surtout d’avoir une compagne qui encaisse et me supporte.




Trop ‘on !

18062008

Chanteur

Moi, j’en ai un peu ras le bol des émissions de radio sur la chanson qui ne parlent que des chanteurs d’avant. Comme si les chanteurs d’après n’avaient pas leur place dans les radios d’aujourd’hui ! Pourquoi aller chercher les méconnus d’hier alors qu’on en a plein sous la main ? Et puis si les ceusses d’aujourd’hui n’ont pas accès aux médias, qu’est-ce qu’il passera, le robot de la fin du XXIème siècle ?

J’étais branché dimanche dernier sur la radio d‘état et, comme tous les vieux, j’écoutais de la bonne chanson française de qualité, comme disent les gens qui savent.

J’attendais l’oreille dressée le Brassens de demain, le Brel du matin, le Ferré tout frais pondu du jour… et j’ai eu droit à des barbus, des frères Jacques, Pierre ou Paul et quelques autres qui chantaient des machins de vieux ou presque.

En plus, il faut se fader en intro une chanson conne ! Enfin, on appelle ça une « chanson ‘on » sur la radio nationale, parce que les pornographes du phonographe, on les admire, on les vénère, mais surtout on reste correct à l’antenne. Perdre trois minutes précieuses pour passer une ‘onnerie, avouez qu’il faut l’être un peu.

C’est quand même ‘on de ne pas donner de l’audimat à des gens que le vélo de l’animateur ne l’amènera jamais à rencontrer. Parce que son vélo, il sait pas monter les côtes, pas trouver les p’tits chemins détournés, il sait faire que du tout plat, sur les autoroutes de la désinformation, et ne s’arrête pour faire le plein que chez les Borel de la distribution musicale.

Une fois, j’ai un copain, il est passé dans l’émission, entre Barnabar et Bébara. Depuis, il ne me dit plus bonjour et il chante dans les maisons de retraite ! Oui, madame…

Pour finir et encore gâcher du z’audimat, ils nous passent deux fois la même, en général une chanson archi-connue, l’originale et la reprise qui sert à rien.

Alors, ça finit par m’énerver, je zappe, je rate la dernière et je me télécharge le jambon beurre tout frais, préparé par un gars qui émet de l’archipel des Terre-Neuvas et là… ça souffle la vie, ça déménage et surtout ça donne envie




Marine des Maracasse-Pieds

18062008

Marine

Lc235 : C’est qui, c’est quoi, pourquoi les Maracasse-Pieds ?

Marine : Les Maracasse-pieds c’est de la « chanson pas pareille avec bric à brac instrumental »… On est cinq d’jeunes et on s’est tous rencontrés entre les murs du très sérieux Conservatoire de Reims. On a eu envie de s’amuser un peu et la chanson est devenue notre terrain de jeu…

Lc235 : Est-ce que tu veux dire par là que la chanson n’est pas une chose sérieuse ?

Marine : Euh… Disons que chez nous c’est parfois sérieux dans le fond, mais jamais dans la forme !

Lc235 : C’est quoi pour vous la chanson à texte ?

Marine : Ola lala… Je pense qu’on ne s’est jamais trop posé la question, on dit les choses qu’on a envie de dire au moment où on a envie de les dire…

Pour ma part je ressens ça comme un besoin de partager des choses avec les gens, j’aime sentir que l’on se comprend sans en dire trop, partager une même émotion en évoquant certains sujets sensibles ou se reconnaître mutuellement dans une situation comique de la vie quotidienne. C’est un plaisir qui n’est possible qu’à travers l’autre…

Lc235 :  Lucie, qui signe avec toi la plupart des chansons, a son univers bien à elle, toi aussi. Comment vous retrouvez-vous pour que la sauce prenne ?

Marine : C’est une alchimie qui ne s’explique pas, nous avons des influences et des goûts différents. Chacun y met un peu de soi et ça donne du maracasse-pieds !

Lc235 :  Tu peux nous dire deux mots de votre Maracassette ?

Marine : Ouah ! Trop cool ! Un espace de pub ! Alors, messieurs, dames, « la Maracassette (sauf que c’est un CD) » est en vente chez le disquaire indépendant Undergroung, à la Cartonnerie et bientôt à la FNAC, si le rayon autoproduction subsiste…

C’est un produit fait maison, enregistré par nos soins, en partie chez moi, en partie au Conservatoire. On en a profité pour exploiter à max tout le bric-à-brac instrumental qu’on a pu trouver à droite à gauche, on s’est fait plaisir, même si les derniers délais de pressage ont été un peu stressants !

Lc235 : Vos références, c’est qui ?

Marine : Alors là, on te répondrait tous quelque chose de différent ! Julien, ses références, ça serait du genre Jim Morrison ou Ray Charles, alors qu’Alexandra n’a d’yeux que pour Edith Piaf ! C’est très divers.

Lc235 :  Et, dans ce qu’on appelle la nouvelle chanson française, ceux qui vous parlent, c’est qui ? Gérald Genty, avec qui vous avez fait la Cartonnerie, fait partie de vos « modèles » ?

Marine : Ah, oui Gérald, c’est mon chouchou ! Pour moi, c’est effectivement un modèle, j’admire toute la subtilité et la sensibilité qu’on peut trouver derrière son humour décapant. Mais sinon il y a aussi Jeanne Cherhal (pour sa folie), Alexis HK (pour sa poésie), Sanseverino (pour sa pêche), Agnes bihl (pour sa plume aiguisée), Benabar (pour son humour)… Ça, c’est en gros ceux sur lesquels on s’accorde tous, mais il y’en a bien d’autres !

Lc235 : Pourquoi quatre filles et un seul garçon ?

Marine : Parce qu’il fallait être au moins quatre nénettes pour réussir à attirer le très demandé Julien Lemoine dans notre aventure !

Lc235 :  Vous n’êtes pourtant pas tendres avec les mâles dans vos textes : il ne se révolte jamais ?

Marine : Si, si… Il essaie… mais il nous aime trop, il craque le premier !

Lc235 : Quelques mots sur François Eberlé sans être lèche-cul ?

Marine : Ah… désolé, mais impossible de ne pas fayoter ! François, c’est notre maître spirituel, c’est un exemple de tolérance et de liberté en musique. Il nous a à tous permis de nous découvrir nous-mêmes, de nous accepter, d’assumer nos choix artistiques. Perso, si je n’avais pas croisé sa route, je n’aurais certainement jamais cru en mon éventuelle capacité à chanter et j’aurais été très malheureuse !

Lc235 :  Tu veux dire que François représente la tolérance dans une maison qui n’est pas de tolérance ? Gainsbourg parlait  d’art mineur  à propos de la chanson  : qu’en  penses-tu  ?

Marine : je ne suis pas d’accord avec Gainsbourg ! Je trouve que le mot « art » est un peu prétentieux, mais que la qualifier de « mineure » c’est bien oublier tout le pouvoir qu’une chanson peut avoir.  Pour ce qui est de la tolérance du public, on a plus d’une fois été surpris d’être écoutés et respectés par un public de rock, de metal ou d’électro. On a vécu grâce à la chanson beaucoup plus d’expériences de tolérance qu’avec n’importe quoi d‘autre… Mais on est jeunes et naïfs, tant mieux !

Lc235 :  Pourquoi veux-tu que je te pose des questions farfelues  ?


Marine : Ouaurrrg, parce que tu me fais trop cogiter avec les autres, c’est pas bon pour la santé !

Lc235 :  Comment vous vois-tu dans dix ans  ?


Marine : Dix ans, c’est bien trop loin… On essaie de pas trop y penser. La chanson, c’est pas ce qu’il y a de plus rassurant en terme d’avenir !

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